Une journée consacrée aux médias à l’EPFL a mis en évidence à la fois la crise du secteur et ses possibilités de se réinventer. Doris Leuthard, elle, se fait presque sévère face à la SSR

L’Ecole polytechnique et le média de service public s’associent. Mardi lors de la Journée de l’innovation du Réseau, groupe des quelques parlementaires fédéraux sensibles aux questions d’innovation, l’EPFL et la RTS ont annoncé le lancement, à moyen terme, de la «Swiss Media Initiative».

Lire aussi :  Mutations des médias: six personnalités s’expriment

La démarche s’inscrit dans le cadre de la venue de la radio-TV romande sur le campus lausannois, à l’horizon 2020. Après des décennies à La Sallaz, elle va y construire son propre bâtiment. Le président de l’EPFL Patrick Aebischer et le patron de la RTS Gilles Marchand restent encore vagues sur leur initiative, ils indiquent que le but est d’associer les expertises de la haute école et les expériences du média, en radio, TV et Internet. Le campus aura son incubateur pour les médias.

Déjà, la SSR appelle les autres acteurs du marché. Son directeur Roger de Weck fait un appel du pied aux éditeurs présents dans la salle: qu’ils se joignent aux initiants! Gilles Marchand réitère son credo: «La Suisse est trop petite pour que les médias s’étripent entre eux.»

Le poids des réseaux sociaux

Un mardi éclaboussé de soleil sur le campus, grande salle du Learning Center. Editeurs, directeurs de médias, universitaires et politiques font le point. On parle réseaux sociaux, et leur inexorable croissance. On évoque un public devenu presque évanescent, surfant sur ses petits écrans, désertant les médias traditionnels, toujours plus fuyant. On mentionne les données massives, le journalisme basé sur les données, les nouvelles perspectives, les nouveaux outils. Ralph Büchi, président de Ringier Axel Springer – éditeur du Temps –, a la formule qui claque: «Il n’y a pas de crise du journalisme, il y a une crise du canal, le journal papier.»

Lire également : Le média de demain doit être personnalisé

Cette crise-là est brutale. Dans la bouche d’éditeurs ou de rédacteurs en chefs, l’autocritique vire presque à la flagellation sur Powerpoint – le président de la NZZ Etienne Jornod parle d’un monde «vivant en vase clos», le rédacteur en chef numérique du Temps Gaël Hürlimann glisse que «nous avons longtemps ignoré notre client»…

Google, le diable, adore les médias classiques

Parce qu’Internet a tout délié, voire délité. Le marché médiatique traditionnel, monolithique avec ses tranches bien grasses – presse, radio, TV – a volé en éclat. Il faut tout réinventer, et innover, aussi bien au niveau des contenus que des modèles d’affaires. Représentant de Google, c’est-à-dire du diable, Philippe Colombet l’assure: il ne veut que le bien des journaux. Le géant du web distribue des millions de francs – 1,7 prévu pour la Suisse –, afin de soutenir des projets innovants proposés par des médias classiques. Condescendance de la compagnie qui a tout aspiré? Action stratégique, plutôt, alors que précisément, les appels des pontes de la SSR et la RTS sont placés sous l’égide de la résistance aux monstres américains qui viennent écraser le marché national.

Dans ces discours sur les médias, chacun parle bien depuis sa position, et de nulle part ailleurs. Le marché est trop tendu pour faire de l’autodérision. Le service public cherche à apaiser les éditeurs, qui l’ont éreinté pendant des années lors d’une guerre contre sa volonté de mettre de la publicité sur ses sites web, ce que le Conseil fédéral lui a refusé. Roger de Weck est sous pression, l’initiative visant à abolir la redevance a abouti et sera proposée en votation. Elle n’a aucune chance, mais le parlement pourrait tricoter un corset serré et piquant comme la laine en guise de contre-projet.

Doris Leuthard: «Le Conseil fédéral exige de la SSR…»

Et voici justement que Doris Leuthard arrive au Learning Center, flashs, caméras, et son grand sourire. Elle ira s’amuser en testant des lunettes de réalité virtuelle. Mais avant, au moment du discours, lorsqu’elle aborde le paysage des médias électroniques suisses, elle ne rigole pas. Après avoir produit, en juin, un rapport sur la situation, le Conseil fédéral a décidé, annonce-t-elle, de mettre en chantier une révision de la loi sur les médias électroniques pour l’année prochaine. Dès lors, la concession de la SSR sera renouvelée plus tard que prévu. Doris Leuthard donne quelques premières précisions: «Le Conseil fédéral exige de la SSR qu’elle intègre davantage les régions linguistiques, qu’elle se distingue davantage des diffuseurs privés, en particulier sur le divertissement, et qu’elle collabore davantage avec eux, notamment pour les sports et la culture.»

Aucun doute: même, ou surtout, traduit de l’allemand, le terme a été soupesé. Le Conseil fédéral «exige de la SSR». Une formulation impensable il y a quelques années encore. Les propos de la cheffe du Département de la communication sonnent comme une fin de récréation, provoquée par la vogue des contempteurs de la SSR, qui crient toujours plus fort.

Dans une journée consacrée à l’innovation, l’intervention de la ministre PDC remet quelques pendules numériques à l’heure. Les défis sont globaux, les concurrents sont Facebook ou Instagram, mais les médias suisses demeurent plantés dans leur jardin national, avec les contraintes législatives et les concurrences internes que cela comporte.

L’importance méconnue du capital-risque

C’est justement pour rendre le jardin plus fertile que bêchent les membres du Réseau. L’animateur, le conseiller national Fathi Derder (PLR/VD) connaît le milieu, il en vient. La question est de savoir ce que les acteurs du marché peuvent faire pour renverser la tendance au déclin. Innover, évidemment – c’est bien le propos. Oser, tenter des formes journalistiques pas ou peu usitées, s’emparer des nouveaux instruments. Et le pays politique peut aider, plaide Fathi Derder, qui réclame depuis des mois, à un certain niveau de décibels, la création d’un secrétariat d’État au numérique. Mais il élargit le propos: dans les médias comme pour la pharma ou d’autres secteurs, la question du capital-risque devient cruciale. Le député insiste, soutenu par Dominique Mégret, responsable de Swisscom Venture, qui souligne la minceur des investissements en capital-risque en Suisse.

L’innovation ne concerne pas que les chercheurs en blouse blanche ou les informaticiens bidouilleurs, disent les membres du Réseau. Face à eux, des éditeurs enthousiastes mais sur leurs gardes quant au secteur public, et une SSR tout miel. Hélas, à Berne, le débat, dès cet automne à propos du rapport du Conseil fédéral, risque de se limiter au nombre d’épisodes de Game of Thrones montrés par le service public.

Balisée par le contexte national, la démarche du Réseau n’en est que plus originale. Aussi, pour que le public, qui consomme quand même encore un peu de ces vieux médias desséchés, prenne conscience du défi. Et pour que la branche se mobilise, en limitant ses propres déchirements. L’EPFL aura son incubateur pour les médias, et dans le brouillard ambiant, voilà des fenêtres qui s’ouvrent.

Source: Le Temps 
Publié mardi 23 août 2016 à 22:08.

Share.

About Author

Fathi Derder

Conseiller national depuis décembre 2011, réélu en 2015, Fathi Derder (45 ans) est membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture. Il y défend une politique d’innovation active, et des conditions-cadres encourageant la recherche et le transfert technologique. Fathi Derder préside en outre l’association Le Réseau, un groupe de start-up, d’entreprises et de Hautes Ecoles suisses engagées pour l’entrepreneuriat et l’innovation. Journaliste, il fut notamment rédacteur en chef adjoint à la Radio suisse romande, puis rédacteur en chef de La Télé, avant de devenir journaliste indépendant. Il collabore notamment avec le journal Le Temps. En 2015, il publie « Le prochain Google sera suisse (à dix conditions) », aux éditions Slatkine.

Leave A Reply