Dans les rédactions, on appelle ça un marronnier. Le sujet revient chaque automne : la Suisse est championne du monde de l’innovation. Le classement annuel de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) devient un rendez-vous flatteur. Le titre est tentant pour tous les médias : « Nous sommes les meilleurs. Un classement international le prouve. Nous n’avons aucune raison de remettre en question un classement établi par une institution vénérable comme l’OMPI : nous sommes, et restons, les champions du monde de l’innovation ». Un article d’un magazine économique commençait même par « Bravo ». Ce serait bien, si c’était vrai. La réalité est nettement moins séduisante.

Le malentendu repose sur un abus de langage. Le Global Innovation Index ne parle pas vraiment d’innovation, à savoir le génie de faire d’une bonne idée, un bon business. Il parle de la qualité de la recherche, de la force de notre place scientifique, du nombre de brevets que nous déposons. Il célèbre aussi notre stabilité politique et économique. Et il est vrai que nous sommes les meilleurs dans tous ces domaines. Mais cela ne fait pas de nous les champions du monde de l’innovation. Nous sommes notamment très faibles dans un domaine central : la capacité de créer des entreprises à forte croissance dans les secteurs de pointe, sur de nouveaux marchés, notamment dans le domaine numérique. Nos start-up ne lèvent pas suffisamment de fonds pour se développer à l’international, créer des emplois, et poser les bases des multinationales de demain.

C’est cela, le moteur de l’innovation. Ce qu’ont bien compris les Etats-Unis, Israël, et l’Asie. Les entreprises établies sont utiles et précieuses pour gérer le monde d’aujourd’hui. Mais le monde de demain sera régi par des entreprises qui n’existent pas encore. Et qui en prendront le contrôle, en moins de 20 ans. Comme Google ou Facebook. Pour devenir le numéro un mondial de l’innovation, la Suisse doit développer un terreau fertile aux petites sociétés innovantes à forte croissance qui trouvent un marché, voire inventent un marché, et y gagnent beaucoup d’argent en démontrant que leur produit répondait à un besoin, ou en a créé un. C’est cela, au final, l’innovation : vendre un produit ou un service inédit.

Pour y parvenir, la Suisse manque de deux éléments essentiels : de l’argent et des talents. Nous avons de l’argent, mais il dort. Nous avons des talents, mais ils partent. Il nous faut massivement augmenter nos ressources en capital-risque et en cerveaux. On peut y ajouter un troisième « c », la culture nouvelle. Du capital, des cerveaux, et une culture du risque. Ce qu’on trouve à Boston, San Francisco, Tel-Aviv, ou Londres. Un bon indicateur est basé sur ces critères : le classement des start-up ecosystem réalisé par l’entreprise américaine Compass , qui prend en compte notamment la disponibilité en capital-risque et l’attractivité du lieu pour les talents du monde entier, le vrai indicateur de la force d’innovation d’un pays ». La Suisse est totalement absente des 20 premières places. Et pour cause : en pourcentage du PIB par habitant, nous investissons cinq fois moins de capital-risque que les Etats-Unis et… dix fois moins qu’Israël ! L’Europe est quasi absente, à l’exception de Londres, Berlin et Paris.

Il nous manque du capital. Mais il nous manque aussi des ingénieurs, informaticiens, des bio-informaticiens, des médecins. En déficit chronique de capital-risque et de talents, la Suisse n’est objectivement pas championne du monde de l’innovation. Cela dit, elle a les moyens de le devenir, si elle prend toutes les mesures nécessaires à ce développement. J’en propose cinquante dans mon livre « Le prochain Google sera suisse ». Mais pour appliquer ces mesures, nous devons prendre conscience de l’importance de la situation. Or, ce genre de classements trompeurs (ou mal formulés) nous font beaucoup de tort. A force de propulser la Suisse en tête de tous les classements en matière d’innovation, ils anesthésient le monde politique. Personne n’ose amener de propositions dans un domaine où nous sommes « les meilleurs du monde ». Pensez-donc : il y a assez de sujet qui fâchent. Pour une fois qu’on peut se mettre d’accord pour ne rien faire…

Le pays « riche » rentre alors dans la phase la plus dangereuse de son existence : celle où il se croit éternellement riche. On ne cherche pas à améliorer quoi que ce soit, puisque tout va bien. Et on prend des mesures étranges, on s’amuse à compliquer la vie des entrepreneurs, et multiplier les initiatives pour augmenter la bureaucratie, décourager l’entrepreneur en régulant les salaires ou en fermant les frontières. Ainsi, on célèbre l’innovation, mais on ne s’en occupe surtout pas. Pire, comme des enfants gâtés, nous prenons soin de casser notre jouet. En prenant le risque de ne plus assurer les conditions minimales pour stimuler l’innovation et l’entrepreneuriat. Notre succès est notre plus grand danger. Non seulement nous perdrons cette force d’innovation que nous avons, mais nous prenons le risque d’une désindustrialisation du pays.

Notre drame ? A défaut d’être les champions du monde de l’innovation, nous devenons les champions de l’autosatisfaction, encouragés par des classements que nous lisons mal. La Suisse va trop bien. Elle est entrée en phase de suffisance politique. C’est le plus grand danger pour notre économie, et notre prospérité.

Par Fathi Derder, Agefi 23.09.2015

 

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Fathi Derder

Conseiller national depuis décembre 2011, réélu en 2015, Fathi Derder (45 ans) est membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture. Il y défend une politique d’innovation active, et des conditions-cadres encourageant la recherche et le transfert technologique. Fathi Derder préside en outre l’association Le Réseau, un groupe de start-up, d’entreprises et de Hautes Ecoles suisses engagées pour l’entrepreneuriat et l’innovation. Journaliste, il fut notamment rédacteur en chef adjoint à la Radio suisse romande, puis rédacteur en chef de La Télé, avant de devenir journaliste indépendant. Il collabore notamment avec le journal Le Temps. En 2015, il publie « Le prochain Google sera suisse (à dix conditions) », aux éditions Slatkine.

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