« Nous n’allons pas garder notre position d’excellence au niveau mondial simplement en restant comme nous sommes ». Ainsi s’exprimait dimanche soir Antonio Loprieno, ancien recteur de l’Université de Bâle, à la RTS. En clair, notre pays ne peut pas se reposer sur ses acquis. Nous devons toujours nous remettre en question, faire mieux, et entamer des réformes de fond pour maintenir notre force d’innovation et notre compétitivité. Le propos est d’une grande sagesse, porte sur le long terme, et tranche avec cette campagne électorale monopolisée par des sujets d’actualité immédiate et des débats de pure forme, où l’on oublie le fond, les questions essentielles. Celles qui portent sur l’avenir de la Suisse. Dans dix, vingt ans ou cinquante ans.

Il ne suffira pas de rester comme nous sommes. Nous devons être meilleurs. A l’heure où nous renouvelons nos autorités politiques fédérales, rappelons quelques dossiers cruciaux sur la table du Parlement, en nous éloignant des discours lénifiants sur notre supposée force d’innovation, à laquelle tout le monde tient tant, mais que si peu d’élus défendent réellement.

  • La pénurie de main d’œuvre qualifiée
    • Nous avons besoin de cerveaux, d’ingénieurs, de médecins. Nous devons donc commencer par repenser notre système de formation pour combler une partie du manque. A ce sujet, on peut souligner le plaidoyer d’Antonio Loprieno pour une réforme des études de médecine et la création, en Suisse, de « medical schools » à l’américaine. D’autres pistes existent, en maintenant les moyens alloués à notre système de formation et de recherche.
    • Notre politique migratoire doit être plus offensive. Nous devons renforcer notre attractivité pour les cerveaux du monde entier, notamment en provenance des pays tiers. En commençant par faire l’effort de ne pas renvoyer chez eux des doctorants que nous avons formés pour quelques centaines de milliers de francs. Nous pouvons profiter de la mise en œuvre de l’initiative dite contre l’immigration de masse pour mettre en place une politique migratoire orientée sur les besoins de l’économie. Car augmenter les quotas de doctorants de pays tiers ne serait certainement pas incompatible avec le texte de l’initiative.
  • La compétitivité déclinante de nos entreprises
    • En période de crise économique et financière majeure, la concurrence internationale est devenue féroce. On n’accorde plus aucun privilège à la Suisse. La communauté internationale, l’OCDE et ses Etats membres ne pardonnent rien. Dans ce contexte, le Parlement doit explorer toutes les solutions pour préserver le tissu économique suisse, notre compétitivité et le risque de délocalisation de nos forces de productions, qui entraînera une désindustrialisation fatale au pays.
    • Le troisième volet de la réforme de l’imposition des entreprises (RIE III) en est l’élément clé. Nous en parlions ici même la semaine dernière : l’OCDE nous autorise de nombreuses mesures de déductions fiscales pour les dépenses de recherche & développement. Il serait suicidaire de ne pas en profiter. Le Conseil fédéral en a pris conscience et propose aux cantons d’explorer ces voies dans le texte soumis au Parlement. Nous y travaillerons dès cet hiver à Berne, contre des forces de gauche qui s’y opposent par pur dogme « anti-patron ».
    • Deux autres chapitres doivent être explorés dans ce domaine : encourager les investissements privés dans les PME innovantes, là aussi par des mesures incitatives fiscales, et simplifier la vie des entrepreneurs en allégeant la charges bureaucratiques, notamment dans le cadre de la révision en cours du droit de la société anonyme.

Enfin, nous pourrions ajouter un troisième volet, fondamental, mais qui n’est malheureusement pas un chapitre ouvert au Parlement : apporter une réponse au défi numérique en cours. La numérisation du monde bouleverse nos modes de production, de distribution, de consommation, et de vie, plus globalement. Dans ce domaine, Google devient le nouveau General Electric. Il sera bientôt, par la voie numérique, un concurrent de presque tous les patrons du SMI. Google, ainsi que des dizaines d’entreprises asiatiques et américaines qui dominent le monde numérique. Comment réagir face à ce tsunami ? Peut-on rester les bras croisés et voir l’économie européenne disparaître sous la toute puissance américaine ? Certainement pas. La Suisse et l’Europe doivent réagir et se donner des armes.

Politiquement, cela passe par une nouvelle organisation des départements, tous concernés par ce thème transversal et fondamental. Mais nous en sommes loin. L’administration est très lourde à changer. Quant au Parlement actuel, il n’a simplement pas encore compris les enjeux, trop occupé à s’écharper sur des thèmes médiatiquement visibles d’hyper court-terme. Et c’est ici que réside le plus grand danger pour la Suisse : un Parlement de plus en plus puissant, et dominé par des forces populistes, de droite ou de gauche, qui n’ont rien compris aux enjeux, et préfèrent gagner quelques voix plutôt que d’apporter des réponses durables aux défis majeurs qui nous attendent.

Si vous voulons garder notre position d’excellence, il faudra y penser, au moment de voter.

Par Fathi Derder, Agefi 06.10.2015

 

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Fathi Derder

Conseiller national depuis décembre 2011, réélu en 2015, Fathi Derder (45 ans) est membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture. Il y défend une politique d’innovation active, et des conditions-cadres encourageant la recherche et le transfert technologique. Fathi Derder préside en outre l’association Le Réseau, un groupe de start-up, d’entreprises et de Hautes Ecoles suisses engagées pour l’entrepreneuriat et l’innovation. Journaliste, il fut notamment rédacteur en chef adjoint à la Radio suisse romande, puis rédacteur en chef de La Télé, avant de devenir journaliste indépendant. Il collabore notamment avec le journal Le Temps. En 2015, il publie « Le prochain Google sera suisse (à dix conditions) », aux éditions Slatkine.

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