Solar Impulse présente ce matin à Abu Dhabi les détails de son tour du monde. Une conférence de presse aux retombées planétaires détaille cinq mois de voyage, sans une goute de carburant. L’avion volera par étapes à l’énergie solaire de mars à juillet, jour et nuit : une première mondiale, un exploit technologique majeur. Pendant cinq mois, Bertrand Piccard et André Borschberg incarneront la force de l’innovation suisse. Le Département fédéral des affaire étrangères l’a bien compris : Présence Suisse accompagne Solar Impulse, et l’ambassade de Suisse est associée au lancement du projet, aujourd’hui aux Emirats arabes unis. C’est une bonne chose, mais ce n’est pas suffisant. Car Solar Impulse est plus qu’une vitrine : c’est un défi scientifique et une opportunité économique pour la Suisse dans des domaines stratégiques majeurs. Or, tout le monde ne l’a pas compris à Berne.

Solar Impulse, c’est une équipe de plus de 100 personnes, des spécialistes mondiaux dans le domaine du vol d’aéronefs solaires à des milliers de mètres d’altitudes. «Imaginez les réserves d’énergie qui augmentent au cours du vol, raconte André Borschberg. Pour réussir ce défi, il a fallu tirer un profit maximum de chaque watt mis à notre disposition par le soleil et le stocker dans nos batteries. » Un défi majeur. Et pourtant, en Suisse, entre Lausanne et Zurich, 100 cerveaux ont développé des compétences en la matière. Un domaine stratégique, qui attire les plus grands groupes industriels du monde : Google, Airbus ou Facebook y investissent des milliards de dollars. La raison ? Les drones solaires à haute altitude permettront de développer des réseaux de communication propres, sûrs, garantis sans écoutes, écologiques et moins coûteux que des satellites. On l’a dit, on le répète : c’est un enjeu stratégique majeur.

La Suisse acquiert donc de précieuses compétences dans ce domaine. La Suisse ? Pas tout à fait : Solar Impulse et ses sponsors acquièrent ces compétences, avec la collaboration des Ecoles polytechniques fédérales, et d’entrepreneurs comme Bertrand Cardis, le patron de l’atelier Décision, spécialiste des matériaux composites et qui a déjà contribué au rayonnement de la Suisse avec Alinghi. En clair : des entrepreneurs, des aventuriers et des scientifiques suisses visionnaires développent des compétences de pointes dans un domaine stratégique. Mais la Suisse, elle-même, n’acquiert aucune compétence. Il n’existe aucun projet, aucune proposition de la Confédération pour prolonger l’aventure Solar Impulse au delà du tour du monde. En clair : à la fin de l’aventure, les cent cerveaux qui ont développé pendant 15 ans des compétences de pointe dans ce domaine stratégique vont s’éparpiller dans la nature, convoités par les entreprises américaines, européennes ou israéliennes actives dans le domaine. Un formidable gâchis pour notre pays.

Ceci n’est pas une fatalité. Je suis ce matin à Abu Dhabi pour le redire à Piccard et Borschberg : la Suisse ne peut pas laisser partir les compétences qu’ils ont développées toutes ces années. La Confédération doit travailler main dans la main avec eux. Nous devons déjà anticiper l’ « après tour du monde », et leur proposer de développer des projets pilotes reposant sur les compétences acquises ces quinze dernières années. Parmi eux, un projet s’impose : améliorer les performances des drones solaires, et mettre sur pied les bases d’un réseau de communication sécurisé de la Confédération. Un outil indispensable pour un Etat moderne souverain. A moins que nous ne préférions céder la priorité à Google et la NSA…

Par Fathi Derder, Agefi 20.01.2015

 

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Fathi Derder

Conseiller national depuis décembre 2011, réélu en 2015, Fathi Derder (45 ans) est membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture. Il y défend une politique d’innovation active, et des conditions-cadres encourageant la recherche et le transfert technologique. Fathi Derder préside en outre l’association Le Réseau, un groupe de start-up, d’entreprises et de Hautes Ecoles suisses engagées pour l’entrepreneuriat et l’innovation. Journaliste, il fut notamment rédacteur en chef adjoint à la Radio suisse romande, puis rédacteur en chef de La Télé, avant de devenir journaliste indépendant. Il collabore notamment avec le journal Le Temps. En 2015, il publie « Le prochain Google sera suisse (à dix conditions) », aux éditions Slatkine.

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