Chaque jour, nous apprenons de mauvaises nouvelles pour l’économie suisse. Alstom, Credit Suisse, Swisscom, Sanova, Huber+Suhner, SR Technics, Arbonia Forster, Dötsch Grether ou Rieter : la liste des suppressions d’emplois, fermetures d’usines ou autres délocalisations ressemble à un « who’s who » des principales entreprises nationales. En outre, un nombre innombrable de PME de moins de 100 collaborateurs doivent réduire la voilure, n’intéressant au passage que des médias locaux. Les organisations patronales prévoient la suppression de 30’000 postes de travail en Suisse à fin 2016. Le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann avertit d’un risque de désindustrialisation rampante du pays. Et celle-ci s’est sensiblement accélérée depuis peu.

La numérisation et l’automatisation transforment notre économie, tout particulièrement les secteurs technologiques et financiers. Les changements structurels et les besoins d’adaptation ne sont pas nouveaux, mais la rapidité de la transformation est inhabituelle. On ne peut pas arrêter la révolution numérique. Et la suppression ou la délocalisation d’emplois ne sont pas dues au taux de change. Le franc fort ne fait qu’accélérer le changement structurel, qui touche toute l’Europe occidentale et révèle un défaut structurel commun : un niveau d’investissement nettement trop faible en comparaison internationale. Les politiciens sont ainsi appelés à toujours miser sur l‘innovation, et améliorer sensiblement des conditions cadre. Pourtant, il restent les bras croisés face la révolution en cours.

En Suisse, nous investissons trop peu pour rester un pôle de haute technologie et combler nos lacunes à l’exportation. Le champion du monde de l’épargne investit trop peu en comparaison internationale pour assurer le progrès technologique de sa place économique. Notre première place dans les classements d’innovation est essentiellement due à nos dépenses de recherche et nos brevets. Et si notre écosystème de start-up est dynamique et diversifié, les investisseurs en capital-risque cherchent en général un profit rapide dans les deux à trois ans pour les entrepreneurs dans leur sillage. Ils poursuivent une stratégie de sortie à court terme. Il manque, aujourd’hui en Suisse, du capital-risque de long terme, pour les entrepreneurs dans le domaine de sciences de la vie ou de la haute technologie. Des domaines dans lesquels il faut investir plus d’une décennie avant d’atteindre un succès commercial et la rentabilité. Il manque donc, en Suisse, une industrie du capital-risque ayant acquis un savoir-faire en la matière, et pouvant fournir une expertise aux jeunes entrepreneurs. Enfin, il manque un fonds de fonds capable de limiter les risques pour les investisseurs institutionnels et les privés.

Les quelques 2000 caisses de pension ont entre leurs mains la solution pour résoudre ce problème. L’obligation de cotiser, introduite en 1985, a eu des conséquences économiques imprévues. Le taux d’épargne global est aujourd’hui supérieur à 30% du revenu national en Suisse, un des plus élevés de l’OCDE. Les deux tiers de cette épargne sont dirigés vers des véhicules d’épargne collective comme les caisses de pension et les compagnies d’assurance-vie. Les avoirs gérés par les caisses de pension se sont accumulés à hauteur de plus de 800 milliards de francs. Il y a 60 ans, 90% de l’épargne était investie dans l’économie réelle. Aujourd’hui, c’est moins de la moitié. Pendant ce temps, les gestionnaires de fonds de pensions sont confrontés à des défis de taille. Les taux d’intérêts sont trop bas, et compte-tenu des engagements à venir, les caisses de pension suisses sont sous-capitalisées. La chute récente des marchés boursiers permet de s’interroger sur la sécurité des rentes. L’achat d’obligation ou d’actions supposées « blue chips » ne permet plus d’atteindre les rendements nécessaires. En 2015, le rendement moyen des caisses a péniblement atteint 0,7%. Elles sont sous pression d’un retour sur investissement, mais n’investissent pas dans les technologies d’avenir et les jeunes entreprises prometteuses.

Les caisses de pensions peuvent améliorer leur rendement sur le long terme, en repensant leur perception du risque. Elles sont aujourd’hui piégées par une part disproportionnée d’obligations soit disant sûres. Une meilleure diversification de leurs placements est nécessaire. Elles pourraient notamment investir une petite part de leurs nouvelles entrées de fonds (par exemple 1%) dans la création d’emplois à forte valeur ajoutée, et par la même occasion atteindre sur le long terme des rendements supérieurs à la moyenne. Dans cette perspective, les milieux politiques ont soutenu l’idée de créer un « Fonds suisse pour l’avenir » alimenté par les contributions des caisses. Le Conseil fédéral, le Conseil national et le Conseil des Etats ont tous trois adopté une motion de Konrad Graber demandant la création de ce fonds. Cependant, les caisses de pensions sont sceptiques face au projet. Leurs réticences reposent en grande partie sur l’éclatement de la bulle internet en 2000, quand des caisses ont perdu l’argent investi directement dans des start-up. Mais l’investissement direct est précisément à éviter dans le domaine du capital-risque. Le « Fonds suisse pour l’avenir » propose précisément de limiter le risque. En tant que fonds de fonds, il prend en charge le suivi et la gestion des investissements.

Aux Etats-Unis, dans les années 60, la création de fonds de fonds et l’engagement des caisses de pensions a contribué au succès d’entreprises informatiques et biotechnologiques dans la Silicon Valley. Elles ont ainsi posé les bases de la suprématie des Etats-Unis dans le domaine high-tech. Tout en permettant un rendement moyen de 15 à 17% pour les assurés, et l’économie.

Share.

About Author

Henri B. Meier

Former member of the Roche Group Executive Committee, for over 16 years Chief Financial Officer of the group, member of the Strategy Committee and Board member. Former Chairman of the Board of Directors of Givaudan AG as well as Board member of the Board of Directors of several Swiss corporate groups. He was a member of the Executive Committee of the Handelsbank National Westminster, member of the Executive Committee of Motor Columbus Ing. and Division Chief at the World Bank in Washington. Holds a master’s degree and a PhD in business administration and economics from the University of St. Gallen, Switzerland. The University of Basel, Switzerland, awarded him the title of an honorary PhD.

Leave A Reply